top of page

Cinq phrases qu'aucun magistrat n'ose dire à voix haute

Photo du rédacteur: Elysée RASOAHANTA
Elysée RASOAHANTA
6 oct.
2 min de lecture

« Je compte mes dossiers avant de savoir si j'ai bien fait. » On me demande des certitudes. J'en donne, avec la voix qu'il faut, au moment qu'il faut. Mais avant ça, il y a le calcul : combien traités, combien restants, si j'en fais tant demain, si je dois y revenir le week-end. Plus je vais vite, plus les risques d'erreur augmentent, et je le sais mieux que quiconque. Personne ne veut entendre qu'un magistrat compte ainsi. Je le fais quand même, tous les jours.


« J'ai eu peur de ce dossier, pas seulement de me tromper dessus. » Il y a une différence entre douter d'une décision et craindre ce qu'elle va déclencher. Quand les personnes concernées par un dossier ont plus de pouvoir, plus de relations, plus de moyens que vous, la question qu'on se pose la nuit n'est plus seulement juridique. Je n'ai jamais dit ça à un collègue. Je ne suis pas sûre qu'on ait le droit de le dire, en réalité, mais je sais que je ne suis pas la seule à l'avoir pensé.


« Je n'ai jamais raconté cette peur à personne, pas même chez moi. » Les gens qui m'aiment croient me connaître entièrement. Ils connaissent la version qui rentre le soir, fatiguée mais entière. Il existe une autre version, celle qui a fermé une porte de bureau plus vite que d'habitude un jour précis, pour une raison qu'elle n'a jamais expliquée. Je n'ai pas menti à mes proches. J'ai simplement gardé, pour moi seule, la part qui les aurait inquiétés sans qu'ils puissent rien y faire.


« Je ne suis pas une machine à produire des décisions, même si certains jours, c'est tout ce qu'on me demande d'être. » On compte mes audiences, mes dossiers rendus, mes délais tenus. Personne ne compte les nuits perdues à côté. Il m'est arrivé de me sentir réduite à un débit, un chiffre de sortie, une cadence à tenir, et de devoir me rappeler moi-même, seule dans mon bureau, que je restais une personne avant d'être une productivité. Je ne l'ai jamais dit à voix haute, de peur qu'on y entende une plainte plutôt qu'un fait.


« Je ne suis pas certaine de croire, aujourd'hui, tout ce que je croyais au premier jour. » On commence ce métier avec une idée assez nette de la justice. Elle s'use, pas complètement, mais elle s'use. Je continue à faire le travail avec la même rigueur. Je ne suis plus certaine de le faire avec la même foi intacte qu'au début, et cette phrase-là, je ne l'ai jamais dite à voix haute non plus.


 
 
 

Commentaires


bottom of page