Quand les bêtises des autres sont devenues les miennes
- Elysée RASOAHANTA
- 30 juin
- 4 min de lecture
Combien de temps peut-on protéger un collaborateur avant que cette protection ne se retourne contre nous ? Ce matin-là, je ne me doutais de rien.

Le jour où j'ai replié le papier
J'avais été informée, lors d'une audience, d'une grosse maladresse commise dans mon service. Si l'histoire s'était propagée dans les couloirs, elle aurait fait d'immenses dégâts pour l'image de notre institution.
Ce n'était rien de grave en soi : une de ces erreurs d'appréciation que l'on commet tous quand on doit décider vite, alors qu'il aurait fallu prendre le temps.
J'ai laissé l'audience se poursuivre. Le soir même, j'ai géré la situation en tête-à-tête dans mon bureau avec l'intéressé. Ceci, sans aucune note officielle, mais juste d’une explication franche et sans que personne ne sache. C'était précisément l'objectif.
Sur le moment, cela m'a semblé être la décision la plus juste. Voire une forme de courage, car j’avais choisi d'épargner à quelqu'un le tribunal public et de protéger, du même geste, l'image du service. Un choix lourd à porter, et beaucoup moins confortable pour soi.

Le métier caché qui consiste à absorber
À l'école de la magistrature, on nous apprend à mener une instruction, à prendre des réquisitions, et à motiver légalement une décision. Personne ne nous prépare à devenir l'éponge de tous les dysfonctionnements d'un service.
Diriger une équipe, c'est collaborer avec des professionnels qu'on n'a jamais choisis. Les anciens, qui ont vu défiler plusieurs générations de chefs et vous observent avec un scepticisme poli. Les collègues de promotion, qui regardent votre poste avec une pointe de nostalgie. Et ceux qu'un réseau ou un coup de fil discret protège, et dont on découvre les dossiers complexes un vendredi soir, toujours au pire moment.
Exercer l'autorité dépasse largement la sanction. C'est avant tout tenir bon et absorber. Eh oui, on passe son temps à absorber : une audience qui dérape, une parole malheureuse face à un justiciable, un retard systématique qu'on rattrape en redistribuant discrètement le travail à d'autres…
On comprend vite qu'une institution tient debout grâce à tout ce qu'elle choisit de garder hors de la place publique. Il faut aimer la discrétion pour faire ce travail. Un vrai numéro d'équilibriste, joué en solo et sans filet, devant un public qui ignore tout des coulisses.

Quand l'histoire change de propriétaire
Mais, le corde finit toujours par s'user à force d'être tendue. Les mauvaises habitudes se répètent, les petites faiblesses s'accumulent. Et un jour, un nouvel incident, jamais le plus grave forcément, fait déborder le vase.
« On savait bien qu'elle avait du mal à recadrer les gens. »
Quelques secondes pour réaliser qu'on me reprochait, à moi, son erreur.
Aux yeux des autres, mon choix de protéger l'institution devient de l'aveuglement. On prétend aujourd'hui que j'ai fermé les yeux pendant des mois. Tout le monde a oublié que j'avais, en réalité, désamorcé la crise dès le premier jour.
Le contexte s'efface très vite. Les heures passées à redresser des dossiers bancals, les recadrages fermes mais à huis clos, les avertissements sérieux donnés sans témoin : tout cela disparaît des mémoires. Reste une version simpliste, celle qui se colporte en une phrase dans un couloir, et qui semble évidente à ceux qui ne portent jamais les responsabilités.

Ceux qui savent et ceux qui se taisent
J'accepte facilement les critiques. Notre métier consiste à juger après coup des décisions prises dans l'urgence, avec des éléments partiels. Il est juste qu'on applique le même traitement à mes propres choix de gestion.
Ce qui fait davantage mal, c'est l'attitude de l'entourage. Plusieurs personnes dans mon service étaient parfaitement au courant. Elles connaissaient les raisons de mon silence et savaient que j'agissais pour préserver le collectif. Un seul mot de leur part aurait suffi à rétablir la vérité. Elles ont préféré se taire. Réfuter une rumeur demande une énergie que personne ne souhaite dépenser pour la réputation d'un chef.
Quant au magistrat que j'avais protégé, je l'ai croisé des mois plus tard.
« C'est vrai qu'à l'époque, on manquait cruellement de pilotage. »
Il a lâché cela avec une légèreté déconcertante, sans la moindre gêne, le regard posé sur un point vague au-dessus de mon épaule. Cette nouvelle version de l'histoire arrangeait trop son confort personnel pour qu'il s'encombre de la réalité des faits.
Je n'ai rien répondu. On doit parfois laisser leur mémoire intacte à ceux qu'on a sauvés à leur insu.

Le prix réel de la discrétion
Quand on protège quelqu'un dans l'ombre, on lui abandonne, du même geste, le contrôle entier du récit. Réclamer, des mois plus tard, de la reconnaissance pour un geste qu'on a voulu invisible relèverait d'une contradiction.
Avec le recul, je referais probablement les mêmes choix. Une réaction publique et immédiate à la moindre erreur aurait fait de moi une autorité plus redoutée, sans doute. Et beaucoup moins utile pour faire avancer un service.
Depuis cette expérience, j'ai tout de même changé mes habitudes : je garde une note datée, je m'assure d'avoir un témoin lors d'un échange important, ou je pose une phrase claire à voix haute, au bon moment. Question de mémoire professionnelle, davantage que de défense.
On nous apprend toujours à motiver et justifier nos décisions. Nos silences, eux, grandissent seuls, sans personne pour expliquer le bien-fondé de nos protections.
Voilà sans doute la dure réalité de l'autorité : une addition que l'on signe en silence, et que l'on finit toujours par payer, beaucoup plus tard.
Seule.




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