Ce que je dirais à la jeune magistrate que j'étais
- Elysée RASOAHANTA
- 7 août
- 3 min de lecture

Chère moi,
Tu es en train de ranger ton bureau pour la première fois. Tes mains tremblent légèrement en empilant les dossiers. Tu relis trois fois chaque texte avant de signer quoi que ce soit. Tu as choisi, ce matin-là, la tenue la plus sérieuse de toute ta garde-robe, en te disant que ça compenserait le reste. Ça ne compensera rien. Laisse-toi croire ça encore un peu, ça ne fait de mal à personne.
L'erreur. Tu vas te tromper. Souvent, et pas seulement au début. Ce n'est pas la preuve que tu n'es pas à ta place, c'est la preuve que tu es un être humain avec un dossier trop lourd et une nuit trop courte. Personne ne tient une longue carrière sans en rater une bonne partie, et ceux qui prétendent le contraire mentent ou n'ont jamais vraiment travaillé. On ne te le dit jamais en formation. Je te le dis maintenant : l'erreur ne s'oppose pas à la compétence, elle en fait partie.
Le doute. Tu penses que c'est un signe que tu n'es pas prête. Tu crois aussi que ce métier va te rendre courageuse. Il va surtout te rendre silencieuse, ce qui n'est pas la même chose, et tu ne sauras pas tout de suite laquelle des deux tu es devenue. Je peux te dire, avec le recul, que le doute ne partira jamais complètement, et que ce n'est pas un problème à résoudre. Les magistrats que tu admires le plus, ceux dont tu envies l'assurance en audience, doutent probablement autant que toi. Ils ont seulement appris à ne pas le montrer sur leur visage.
La solitude. Tu vas croire, pendant longtemps, qu'elle est une faiblesse personnelle, que si tu étais meilleure, tu la sentirais moins. Elle n'a rien à voir avec ta valeur. Elle vient avec le poste, comme le bureau et les dossiers, sauf que personne ne te le dit en te remettant les clés.
Un soir, une collègue plus expérimentée va te voir hésiter longtemps devant un dossier, sans rien dire, et te laisser hésiter encore un peu avant de lâcher : « Personne ne va vous le dire à votre place. » Tu ne sauras pas, sur le moment, si c'est une critique ou un cadeau. Tu resteras un instant sans réponse, la phrase suspendue entre vous deux. Ce n'est que des années plus tard que tu comprendras qu'elle vient de t'offrir la chose la plus honnête qu'on t'ait dite depuis ton arrivée. Tu regretteras de ne pas lui avoir simplement dit merci, au lieu de hocher la tête d'un air offusqué.
Le temps. Tu crois recommencer à zéro. On ne recommence jamais à zéro, on recommence fatiguée, et personne ne te le dira avant que tu l'apprennes toute seule. Tu regardes les collègues plus jeunes que toi et tu calcules déjà ce que tu as perdu. Arrête ce calcul. Il ne t'apprendra rien d'utile, et il te prendra une énergie dont tu auras besoin ailleurs, par exemple pour comprendre le fonctionnement de l'imprimante du service, apprivoiser le photocopieur qui bourre, et retenir enfin le prénom du collègue du greffe que tu confonds depuis trois mois avec un autre.
Je ne peux pas te dire que ça deviendra facile. Ce serait un mensonge, et tu détesteras vite les gens qui te mentent pour te rassurer. Je peux te dire que ça deviendra familier. Ce n'est pas la même chose, mais ça suffit, avec le temps, pour qu'on ne fasse plus vraiment la différence entre les deux.
Tu vas rendre des décisions dont tu douteras encore des années après. Tu vas perdre des nuits que tu ne récupéreras jamais. Tu vas aussi tenir, plus longtemps et plus solidement que tu ne l'imagines en ce moment précis, debout devant ton bureau à peine rangé, dans une tenue bien trop sérieuse pour un premier jour.
Je ne changerais rien à ce que tu vas vivre. Une seule chose, peut-être : arrête de t'excuser, en silence, d'être encore en train d'apprendre. Personne ne t'écoute quand tu t'excuses en silence. C'est bien ça, le problème.



Plus que la vérité.
Vécue.