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Ma fille, ce que je dois te dire

Photo du rédacteur: Elysée RASOAHANTA
Elysée RASOAHANTA
4 sept.
3 min de lecture

Te voir ce jour-là, la bague neuve, la main qui cherche encore ses gestes, m'a serré la gorge sans que je sache quoi en faire.


Je n'ai jamais su dire les choses au bon moment. Je les dis trop tard, ou en réquisitoire, quand une simple phrase aurait suffi. Ce jour-là encore, je n'ai rien dit. J'écris, à la place, pour rattraper ça, et pour rester avec toi au fil de ce qui vient.


Garde ce texte pour plus tard aussi : pour le métier que tu choisiras, pour les décisions que tu prendras seule, pour les jours où tu douteras de ta place. Certaines phrases te parleront autrement dans dix ans.


Parlons d'abord de lui. L'homme qu'on épouse compte plus que tout ce qu'on nous a appris à l'école. Il tient, ou il ne tient pas, le jour où ta carrière prend toute la place pendant des mois, où tu rentres tard, où tu gardes pour toi ce qui s'est passé à une audience parce que tu n'as pas le droit d'en parler. Choisis quelqu'un qui se réjouit sincèrement de tes réussites. J'ai vu des mariages solides se fissurer le jour où la femme a été promue avant le mari, sans qu'aucun des deux ne sache nommer ce qui venait de se casser. Choisis aussi quelqu'un capable d'être fort à ta place, les jours où tu ne peux plus l'être. Un mariage est une alliance, au sens propre : deux personnes qui se relaient, qui portent chacune leur tour.


(Sur la répartition des tâches ménagères, ton père aura son mot à dire. J'appelle ça de la répartition stratégique.)


Ce mariage s'ajoute à tout le reste. Ta carrière garde ses exigences, ses audiences, son rythme à elle.


On t'a peut-être déjà dit que ce métier se concilie bien avec une famille. On me l'a dit aussi, au même moment de ma vie. Les horaires ne se plieront pas à toi. Le greffe suivra son propre rythme. Une garde tombera un soir où tu avais promis d'être là. On m'a menti sur ce point précis, et ce mensonge m'a fait culpabiliser pendant des années pour un désordre qui n'était jamais de ma faute.


Ta légitimité, personne ne te la donnera. Ni ton mari, ni un jury, ni personne. Le jour où j'ai prêté serment, j'ai attendu un signe qui me dirait que j'avais ma place. Ce signe n'est jamais venu. Je me la suis accordée moi-même, chaque matin, sans témoin. Tu feras pareil, à ta façon, avec ton propre métier.


On m'a affectée loin, une fois, seule, avec une valise et un dossier sous le bras. Les hommes de ma promotion réglaient la question en laissant leur famille derrière eux. Moi, selon les années, j'ai emmené la mienne, où j'ai refusé le poste. Ce prix-là, on ne le demande jamais aux hommes de le payer. On m'a aussi appris à durcir la voix, à ne jamais pleurer dans un couloir, à ressembler aux hommes qui occupaient ces mêmes fonctions avant moi. Un jour, un Président de Chambre m'a dit : « Vous jugez comme une femme, et alors ? » Il visait une remarque. J'en ai fait un étendard. Parles-en avec lui à l'avance, si la mobilité ou la dureté te sont un jour demandées à toi aussi.


Tu as une chance que je n'ai pas eue : plus de choix, plus de portes déjà entrouvertes, un monde un peu moins fermé qu'il ne l'était. Trace ta route avec cette chance-là.


Ta main a encore du mal avec cette bague, je l'ai vu. Ça passera. Le reste aussi, à sa manière. Reviens à ces lignes quand tu en auras besoin : je serai là, imparfaite, mais là.


 
 
 

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