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On ne nous a pas tout dit

  • Photo du rédacteur: Elysée RASOAHANTA
    Elysée RASOAHANTA
  • 27 avr.
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 28 avr.


Il y a une chose qu'on ne vous dit pas quand vous avez enfin ce que vous avez mis des années à construire


On vous dit bravo. On vous dit que vous avez travaillé dur. On vous dit que vous méritez. Ce qu’on oublie de mentionner, c’est que pendant que vous gravissez cet escalier la tête baissée, le monde a changé d’étage.


Je l’ai compris un mardi matin, une présentation à préparer, PowerPoint ouvert sur mon écran. Vous savez, ce programme que tout le monde utilise... Trente minutes plus tard, je n’avais toujours pas trouvé comment changer la couleur d’un titre.

Vingt-cinq ans de carrière et bloquée sur une couleur.


J’ai fermé l’ordinateur. J’ai regardé par la fenêtre. Et j’ai repensé à cet atelier, quelques jours plus tôt…


J’étais dans une salle de formation que je ne connaissais pas, autour d’une table avec des collègues et des gens venus d’autres horizons. Le genre de réunion où on arrive, on pose ses affaires, et on attend de voir.


Une femme s’est installée en face de moi. Elle était juste un peu plus âgée que ma fille, portait des baskets, et parlait de stratégie de communication comme moi je parle de procédure. Elle a posé son ordinateur sur la table, ses doigts ont commencé à taper, et en quelques secondes un document était ouvert, partagé, visible par tout le monde dans la pièce.

«J’ai tout mis sur le Drive. Le lien est dans le chat de Meet.»

Tout le monde a hoché la tête avec cet air de gens qui savent. Moi aussi.


Drive, Meet, Sheet. Trois mots qui circulaient autour de la table comme une langue apprise dans une autre vie. J’ai souri. J’ai pris des notes sur mon carnet papier. Et en rentrant ce soir-là, j’ai envoyé mes fichiers Word par courriel, comme d’habitude.


Comme si de rien n’était.


Le vrai problème, ce n’est pas l’ignorance. L’ignorance, cela se corrige. Le vrai problème, c’est la facilité avec laquelle on apprend à faire semblant. À acquiescer. À sourire au bon moment. À devenir experte dans l’art de ne pas poser la question qui trahirait qu’on ne sait pas.


J’avais perfectionné ce talent pendant des années sans m’en rendre compte. Et ce mardi matin, devant cette couleur que je ne savais pas changer, quelque chose a craqué. Je n’ai pas su quoi faire de ce craquement. Mais je n’ai plus pu faire semblant de ne pas l’entendre.


La rouille


La vérité, c’est que ce craquement-là, je l’avais entendu bien avant ce mardi matin. Je l’avais senti au Ghana, deux ans plus tôt. Et j’avais fait comme on fait : j’avais tourné la page et j’étais passée à autre chose.


C’était lors d’un congrès. Je m’étais approchée du bar de l’hôtel en fin de journée, fatiguée, et j’avais commandé un café en articulant soigneusement mon «coffee please». Le serveur m’a regardée une seconde. Puis il m’a répondu en français. On était tous les deux au Ghana, et mon anglais était devenu si laborieux qu’il a jugé plus simple de changer de langue pour m’aider.


Je suis restée là, sans dire un mot. Qu’est-ce qu’on dit dans ces moments-là, de toute façon.

C’est ça, la rouille. Elle s’installe pendant qu’on regarde ailleurs, pendant qu’on est occupée à briller sur d’autres terrains.


Le pire, c’est que j’avais un collègue dont le talent principal était de me convaincre que tout allait bien. Il y mettait une constance remarquable. «Vous avez toujours la bonne lecture des dossiers.» Dit à chaque réunion, avec la régularité d’un bulletin météo. Et comme le bulletin météo, ça rassurait. Même quand la tempête était déjà là.


Ces gens étranges qui apprenaient encore, à leur âge



Et puis des gens sont arrivés dans ma vie. Ils étaient différents, et ne ressemblaient à personne de mon entourage habituel. Des personnes qui avaient des parcours sérieux, et qui apprenaient des choses nouvelles avec une légèreté que je ne comprenais pas. Qui essayaient des outils, rataient, recommençaient, et trouvaient cela normal. Elles n’avaient pas l’air de souffrir.


Cela m’a dérangée, au début. Je ne l’aurais jamais admis, mais c’était bien le cas.

Je me souviens d’une conversation où je cherchais à expliquer ce que je voulais produire pour une intervention. Un document, je disais. Un support propre, avec des titres, des visuels. La personne en face m’a écoutée deux secondes, puis a dit : «Ah, un booklet.» Elle avait trouvé en trois secondes le mot exact pour un concept que je décrivais depuis deux minutes. Puis elle a ajouté : «Et pour la presse, tu veux un communiqué ou une note de cadrage ?»


Je n’ai pas su répondre. J’ai hoché la tête comme si ces mots faisaient partie de mon vocabulaire depuis toujours.


Une fois rentrée, j’ai cherché «communiqué de presse» sur Google. Pour vérifier. Je connaissais, bien sûr. Mais vérifier, cela ne coûte rien.


Ce que j’ai ressenti ce jour-là, c’était un mélange d’admiration et d’envie que je n’aurais jamais avoué à voix haute. Comme une adolescente. Ces gens étaient supposés se reposer sur leurs acquis, non ? C’est du moins ce que je croyais. Pour moi, apprendre quelque chose de nouveau était un effort. Pour eux, c’était juste la suite normale des choses.


J’ai mis du temps à comprendre pourquoi cela me dérangeait autant. Jusqu'à ce matin où je fixais ce que j’avais sur mon bureau depuis quelques mois. Un bel ordinateur; quasiment hors de prix. Inutilisé à quatre-vingt pour cent.


Une Rolls-Royce pour aller au marché


Mon ordinateur trônait sur mon bureau entre la photo de famille et le code pénal annoté. Un bel objet, avec sa pomme lumineuse, et franchement trop cher pour ce que j’en faisais. Le hic, c’est que je m’en servais à peu près comme d’un bloc-notes. J’ouvrais des fichiers Word, j’envoyais des courriels, et j’attendais que le reste se passe tout seul.


Ce matin-là, elle s’est assise à côté de moi et m’a regardée travailler en silence pendant une bonne minute. Je sélectionnais un paragraphe, je faisais un clic droit, je cherchais «copier» dans le menu déroulant, je cliquais, je revenais au document, je refaisais un clic droit, «coller». Elle a attendu que j’aie fini. Puis, avec toute la douceur du monde : «Tu sais que tu peux faire Cmd+C, Cmd+V ?»


J’ai levé les yeux. Ces six caractères me regardaient comme si j’étais arrivée d’une autre planète. Dans son regard, j’ai lu quelque chose qui m’a fait plus d’effet que n’importe quel reproche. De la gêne pour moi.


C’est ce même jour qu’elle a sorti la phrase de la Rolls-Royce. «Tu sais à quoi cela me fait penser ? à quelqu’un qui possède une Rolls-Royce et s’en sert uniquement pour aller au marché du coin.»


J’ai ri. Un peu jaune. Parce que c’était si juste. Et cette fois, je n’ai pas cherché à me justifier.

Il y a des phrases qui restent parce qu’elles disent ce qu’on savait déjà et qu’on n’avait jamais laissé sortir. Celle-là est restée. La honte est passée vite. Mais la question qui a suivi, beaucoup moins.


C’est avec elle que j’ai appris Google Workspace. Des choses que des milliers de personnes font sans y réfléchir. Moi, j’avais besoin qu’on me les montre. Et cela m’a plu. Assez pour continuer. Assez pour oser, quelques semaines plus tard, taper une première question à une intelligence artificielle.


Bonjour ChatGPT



La première fois que j’ai ouvert ChatGPT, ma fille était là. On était toutes les deux devant l’écran, et la personne qui me formait a tapé une question en même temps qu’elle la lisait à voix haute. La réponse est arrivée immédiatement. Comme si quelqu’un avait vraiment lu la question. Ma fille et moi on s’est regardées. «Wow.» C’est tout ce qu’on a trouvé à dire. On avait l’impression d’avoir ouvert une porte sur quelque chose qui existait depuis longtemps, et dont quelqu’un venait enfin de nous passer la clé.


Ce qui m’a traversée dans la voiture en rentrant, ce n’était pas la technologie. C’était l’enthousiasme que je ressentais. Cette curiosité que je croyais avoir rangée quelque part, dans un tiroir que je n’ouvrais plus.


Aujourd’hui, je m’en sers autrement. Je brainstorme avec, je confronte mes idées, je lui pose des questions que je n’oserais pas poser à un collègue. Parfois je la teste sur des questions juridiques. Elle répond bien sur les grandes lignes, mais elle n’a pas l’épaisseur des dossiers vécus, ni la mémoire des affaires qui ne ressemblaient à aucune autre. Sur ce terrain-là, je reste devant. Ce qui m’a réjouie bien plus que prévu.


Mon cerveau s’est réveillé. Je sens qu’il est franchement vexé d’avoir dormi aussi longtemps. Mais je sais aussi désormais que la capacité d’apprendre résiste à l’âge. Elle s’endort sous les habitudes, sous le confort des certitudes, mais elle est toujours là. Elle attend juste qu’on lui donne une raison de se lever.


J’ai arrêté de vouloir tout maîtriser d’un coup. Ce que je voulais, c’était entrer dans la pièce avec mes outils à jour, au lieu de sourire depuis le seuil en faisant semblant de suivre.

Sauf que maîtriser les outils ne réglait pas tout. Il restait un problème que je n’avais pas vu venir.


Même écrire, il a fallu réapprendre



Parler aux gens en dehors d’une salle d’audience, c’est un autre métier. Je l’ai appris à mes dépens.


J’avais écrit mon premier article de mon blog avec le sérieux d’un réquisitoire. J’étais fière. J’ai même envoyé le texte à une amie en attendant les compliments. Elle a mis deux jours à répondre. Ce qui, dans le monde des retours littéraires, est le silence le plus éloquent qui soit. Quand elle a finalement appelé, elle a commencé par : «Alors... c’est très complet.» Pour ceux qui savent, rien de bon ne commence par «c’est très complet»… Puis, avec toute la subtilité du monde, elle enchaîne: «Tu t’adresses à qui, exactement ? Et le mot «susmentionné»... tu le gardes vraiment ?»


Sans m’en rendre compte, j’avais écrit pour un tribunal imaginaire. Le problème, c’est que le tribunal ne lit pas les blogs.


Elle a marqué une pause et reprend: «En fait, ce que tu veux dire, c’est juste qu’on n’arrête jamais d’apprendre, non ?» Moi, j’avais écrit : «La présente contribution vise à démontrer que le processus d’acquisition des savoirs ne saurait connaître de terme définitif, quelle que soit la maturité professionnelle atteinte par l’individu concerné.» Même idée. Elle en avait mis neuf mots. Moi, vingt-six. Et les miens nécessitaient un dictionnaire.


J’ai failli protester. Mais, je me suis tue, avant de recommencer mon texte depuis le début.

J’ai relu des romans, des essais, des gens qui écrivent comme ils parlent. Ce qui a changé ma façon d'écrire. Ces choses-là n’envoient pas de faire-part. On s’en rend compte un matin en relisant un ancien texte et en se demandant qui a bien pu écrire cela.


Ce texte que vous lisez, c’est aussi un apprentissage. Je l’ai écrit comme j’apprends à marcher depuis deux ans. En tombant, en recommençant, en arrêtant de vouloir que ce soit parfait.


Une seule chose que personne ne peut vous prendre



Quelques mois après ce mardi PowerPoint, j’étais seule dans mon bureau, tard le soir, et je construisais des slides. Avec des visuels. Une mise en page. Une logique que les gens ont suivie le lendemain au lieu de regarder leur téléphone. Ce n’était pas extraordinaire. Mais en fermant mon ordinateur cette nuit-là, j’ai souri toute seule. Parce que personne ne pouvait me retirer ça.


C’est ça, l’apprentissage. C’est la seule chose qui reste vraiment à vous. Les postes changent, les titres s’érodent, les structures se réorganisent sans vous demander votre avis. Mais ce qu’on a compris avec son propre cerveau, ce qu’on a travaillé, raté, recommencé, cela reste. cela voyage avec vous où que vous alliez.


C’est la curiosité qu’on avait quand on était enfant, avant de décider qu’on savait déjà tout. Elle était encore là. Et personne ne peut vous la prendre.


On nous a appris à atteindre des sommets. Personne ne nous a dit ce qui arrive après…que le sommet, c’est aussi un endroit où on peut s’endormir. Où on peut croire, à tort, qu’on a fini.


Je l’ai compris. Un peu tard, devant un écran, un mardi comme tant d’autres.


Aujourd'hui, la pomme lumineuse sert enfin à quelque chose. Mais je n’avais pas prévu que cela allait changer d’autre dans ma vie.





 
 
 

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