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À ma toge souvent mal aimée: je plaide sa cause !

  • Photo du rédacteur: Elysée RASOAHANTA
    Elysée RASOAHANTA
  • 1 juin
  • 4 min de lecture

C’était une audience comme une autre au tribunal de Mananjary. Enfin, “comme une autre” ?...  C’est une façon polie de parler de ces matinées où l’on entre en salle avec le poids de cette robe sur les épaules, l’air d’une personne censée inspirer l’autorité. Alors qu’au fond, tout le monde vous observe pour vérifier si vous êtes bien l’incarnation officielle de la justice ou simplement une erreur de casting bien habillée.


Je m’installe, et là, au fond de la salle, un monsieur en claquettes-chaussettes et bob vissé sur la tête, lève les yeux vers moi. Il semble murmurer à son voisin : “C’est vraiment elle, le juge ?”.  Sa tête avait déjà répondu non. Le voisin aussi.


C’est ça, porter la toge. Vous faites des années d’études, vous passez des concours qui donnent des sueurs froides, et au tribunal, un monsieur en bob vous regarde comme si vous aviez sonné à la mauvaise porte.


La toge qui fait trembler



J’avais 28 ans la première fois que je l’ai portée. J’étais fine, enthousiaste et convaincue qu’elle m’irait comme un uniforme de film américain. Je n’avais pas compris qu’elle pesait son poids de laine, et qu’elle avait été pensée à Paris, en 1802, pour des hommes qui n’avaient probablement pas à traverser une ville sous 29 °C. Résultat ? Elle colle.


Le plus drôle, c’est que personne n’a jugé utile de moderniser le décret. Mais s’il y a bien une chose qui me plait dans cette robe, c’est que, quand je la porte,  elle me donne de la hauteur. Elle m’oblige aussi à tenir ma place.  Et d’un seul coup, je suis à la justice, ce que le capitaine est au navire… Et je parie que mes collègues partagent mon point de vue.


Cependant, du côté des justiciables, le regard change complètement. C’est le vêtement des mauvaises nouvelles, des destins qui basculent et du sanctuaire qu’on redoute autant qu’on implore. Le genre de vêtement qui donne envie de marcher sur la pointe des pieds et de parler moins fort.


La toge fait un bébé



Pourtant, cette robe a un talent dont on parle rarement : elle relie les gens quand tout semble les séparer.


Un jour, lors d’une audience, un couple s’assoit face à moi. Entre eux, il n’y a plus grand-chose, sinon des années d’usure, une fatigue devenue habituelle, et ce silence particulier des gens qui se sont déjà dit l’essentiel. Ils sont là pour savoir lequel des deux gardera le lit conjugal. C’est fascinant comme le lit, ce rectangle de bois et de mémoire, devient soudain un champ de bataille lors des divorces.


Je les écoute parler avec cette politesse grinçante des couples épuisés. Puis, à un moment, elle l’interrompt. Monsieur s’agace. Et là, pendant une demi-seconde à peine, je vois madame sourire. Un vrai sourire involontaire, presque honteux, comme si son corps avait oublié de demander l’autorisation à sa fatigue. Ce sourire-là disait tout ce qu’ils n’osaient plus dire : il restait quelque chose.


Alors j’impose un délai de réflexion de trois mois. Bien sûr, le couple repart furieux. Pas contre eux-mêmes, non. Contre ma robe. C’est pratique, une robe. Elle encaisse mieux les colères que les visages.


Passé ce délai, ils reviennent conciliés. Et c’est le tribunal qui prononce la reprise de vie commune. Ce qui était surprenant, c’est que quelques mois plus tard, le couple annonce une grossesse.


La toge a fait un bébé !


On ne m’avait pas préparée à ce genre de satisfaction morale, mais je dois dire que c’est l’une des décisions les plus satisfaisantes de ma carrière.


… et sauve la dignité



D’ailleurs, notre chère toge a plus d’un tour dans sa manche. Elle évite parfois que des existences entières finissent dans le trou noir administratif


Je pense à ce salarié qui fait face à un licenciement brutal. Pas licencié, non : il a découvert qu’il ne faisait plus partie du décor. Des années de carrières pliées comme une serviette en papier. Il avait 50 ans. À cet âge-là, avec des enfants à charge et des factures, ce n’est pas une simple péripétie. C’est une manière assez brutale de vous rappeler que la vie active, quand elle se défait, ne prévient pas toujours avec élégance.


Et face à lui, l’employeur. Pour lui, tout cela n’est qu’un “dossier”. Une ligne de plus dans un tableur. Un dommage collatéral, comme on dit quand on veut  faire passer la dureté pour de la gestion.


Alors on écoute, en essayant de remettre un peu d’ordre dans ce carnage. Et pendant la conciliation, on rend ce que la lettre de licenciement avait volé : une place, un peu de dignité, parfois même la possibilité de ne pas sortir de là complètement écrasé. Ce n’est pas le genre de miracle qu’on imprime sur une affiche. Mais c’est une réparation. Et ça, aucun expert-comptable au monde ne sait le chiffrer…


Le plus drôle, si l’on peut dire, c’est que dans ce métier, on finit par comprendre que les décisions qui comptent vraiment ne sont presque jamais celles qui fanfaronnent dans les papiers officiels.


Et ce jour-là, cette toge, avec tout ce qu’elle porte, a valu chaque gramme. Pourquoi ? Parce qu’elle avait rendu un homme à lui-même.


Lourde à porter, légère à aimer



Écrire toutes ces lignes m’a rappelé ce qu’on  m’a appris sur cette fonction. Elle est pesante, c’est vrai. Certains soirs, quand les dossiers s’installent à table sans y avoir été invités, on réalise que le mot lui-même ne suffit pas.


Mais un jour, j’ai écrit quelque chose dans un carnet, dans un moment de lucidité, je dois dire. Une réflexion lyrique certes, mais je crois que c’est encore la meilleure façon de le dire :


“L’œuvre est difficile, le labeur est immense, mais le Hasina de la fonction est éternel. La toge est belle parce qu’elle est l’écrin d’une espérance obstinée. Elle rappelle que derrière chaque article de loi, il y a un battement de cœur, et que la mission la plus noble d’un juge est de rendre sa robe "inutile" en faisant triompher la paix".

 


 
 
 

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