Quand le droit m’a demandé d’être forte, sans jamais me demander si j’allais bien
- Elysée RASOAHANTA
- 16 mars
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 mars
Il existe un droit que l’on n’apprend pas dans les manuels.
Celui qui s’exerce dans le corps avant de s’écrire sur le papier. Celui qui use le temps, impose le silence, exige une disponibilité sans faille. Celui que l’on porte longtemps sans toujours savoir ce qu’il fait de nous.
Ce droit-là, je l’ai exercé. Et c’est depuis cet endroit que j’ai choisi d’écrire.
Tenir coûte que coûte
J’ai toujours eu ces tailleurs sombres, parfaitement coupés, ceux que l’on choisit presque machinalement parce qu’ils imposent le respect avant même que l’on prenne la parole. La veste structurée, la jupe droite ou le pantalon impeccable. Des tenues que l’on retrouve souvent dans les dressings des grandes figures du droit, parce qu’elles disent la fermeté, la maîtrise, l’autorité. Je les portais souvent car je plaisais dans la ligne qu’elles dessinaient et l’allure qu’elles donnaient.
Sans grande surprise, les talons faisaient partie de l’ensemble. Elles sont loin d’être une option. Le métier l’exigeait, même si personne ne l’énonçait jamais clairement. Après tout, que serait une grande femme du droit sans sa prestance ? Ces chaussures redressaient la silhouette et affermissaient la démarche, donnant ce léger surcroît de hauteur qui change la façon d’entrer dans une pièce. Leur claquement sec sur le sol précédait parfois la parole, annonçait l’arrivée, imposait une présence. Ce bruit-là disait la femme forte, la grande dame que l’on attendait.
Je me voyais ainsi, droite, assurée, solide. Sans m’interroger sur ce que cela coûtait au corps. On aime se voir ainsi quand on incarne une fonction.
Dans ces moments-là, on ne se demande pas si l’on est fatiguée. On se demande seulement si l’on est prête. Prête à écouter et à tenir la ligne, même lorsque la tension monte. Le miroir renvoie une image lisse, maîtrisée. Puis, le reste n’a pas d’importance.
Très tôt, j’ai compris que ce métier ne commence pas au bureau. Il commence dès le réveil, avec cette tension qui s’installe dans le corps avant même d’ouvrir les yeux. Comme si, avant même d’enfiler la robe, il fallait déjà endosser ce qu’on représente.
Les dossiers rythment les journées, même quand on ne les a pas choisis. Certains arrivent chargés d’urgence, sans qu’un mot ne soit prononcé. Il faut aller vite, sans approximation. Dans le judiciaire, chaque formulation engage. Un mot mal placé peut fragiliser l’ensemble, ouvrir une faille dans la décision. Alors on relit, encore et encore. Parce que ce qui sortira du bureau devra tenir. Quoi qu’il arrive.
Avec le temps, la vie personnelle se plie à ce rythme. On rentre quand la maison a déjà trouvé son équilibre sans vous. Le corps est là, mais l’esprit reste retenu ailleurs, accroché à ce qui doit être réglé. Même entourée, il y a cette impression étrange d’être à distance, comme si une partie de soi était toujours en fonction.
Le téléphone devient une présence à part entière : toujours visible, toujours chargé, jamais vraiment silencieux. Il peut vibrer à tout moment. Une urgence. Un rappel. Être joignable devient une règle tacite, qu’on ne formule pas mais qu’on intègre. On vit avec cette attente permanente, même quand rien ne sonne.
Je me souviens de ces dimanches où la maison vivait une journée légère. Le café refroidissait, les conversations s’installaient, le temps semblait suspendu pour les autres. Pour moi, la journée avait déjà commencé ailleurs. Un dossier restait ouvert dans un coin de la tête, l’esprit déjà projeté vers lundi. La maison vivait un dimanche. Moi, j’étais déjà à lundi. À force, une forme de solitude s’installe. Pas celle de l’isolement, mais celle de la responsabilité qu’on porte seule, même entourée. Celle d’un esprit qui ne déconnecte jamais complètement, parce qu’il sait qu’à tout moment, il peut être rappelé. Qu’on attend de lui qu’il soit disponible, ferme, irréprochable.
Dans ce milieu, la fatigue doit rester invisible. On apprend à la masquer. La posture corrige les tensions, le ton reste mesuré, le visage ne laisse rien transparaître. On tient, parce qu’on doit tenir. Au fond, on se dit que c’est temporaire. Que ce n’est qu’une période. Qu’un dossier de plus. On repousse ses limites sans vraiment s’en rendre compte. Jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus.

Jusqu’au jour où quelque chose vacille...
Je continuais d’avancer, convaincue que tenir suffirait encore. Puis, presque sans transition, ce qui me liait à une fonction s’est interrompu, laissant derrière lui un vide difficile à nommer. Ce qui organisait mes journées et mes décisions a disparu, et avec cela une part de ce que je croyais être, sans que j’aie le temps de m’y préparer.
Ce n’est pas seulement le cadre professionnel qui se fissure alors. C’est l’identité même. Une question que je ne m’étais jamais posée s’impose soudain : qui suis-je quand le titre, la fonction, le statut, s’effacent et qu’il ne reste plus que moi ?
C'est une question que je ne m'étais jamais posée. Pendant longtemps, j'avais été "Madame le Chef". . Trois mots qui ouvraient les portes, commandaient le respect, imposaient le silence. Mon nom figurait en haut des réquisitoires. Ma signature validait des procédures qui bouleversaient des vies. Quand j'entrais dans une salle d'audience, les conversations s'arrêtaient. Et puis un jour, plus rien. Ou plutôt : moi, simplement moi…
Les premières semaines, j'ai cru étouffer. Je me réveillais à 5h00, comme d'habitude. Je prenais ma douche, buvais mon thé. Et puis je me retrouvais debout au milieu du salon, pétrifiée, incapable de savoir quoi faire de ma journée. Pas d'audience à 9h. Pas de dossier urgent. Pas d'appel attendu. Juste le silence qui m'effrayait plus que n'importe quel réquisitoire.
Pendant des années, chaque minute comptait. Sans elle, je découvrais quelque chose de terrifiant : je ne savais pas quoi faire de moi.
Les premiers jours de cette pause ont été les plus étranges, comme mélange de soulagement et de panique. D’un côté, ce corps épuisé qui pouvait enfin s’arrêter. De l’autre, cet esprit qui tournait à vide, cherchant désespérément un dossier à traiter, une urgence à gérer, une décision à prendre. Rien
C’est ce que les psychologues appellent la liminalité. Vous savez, cet espace flou entre deux identités, quand on n'est plus ce qu'on était sans être encore ce qu'on deviendra. Un seuil. Un no man's land. Les anthropologues parlent de "nowhere land" pour décrire cette zone d'errance où l'on flotte, dépouillée de son ancien statut sans avoir encore reconstruit le suivant. J'y ai erré pendant des semaines, perdue, cherchant désespérément mes repères.
Puis, un matin, je croise une ancienne connaissance et celle-ci m'a demandé : "Et vous, vous faites quoi maintenant ?" J'ai bégayé quelque chose d'incompréhensible et j’ai répondu timidement : "Je ne sais pas encore."
Ce "pas encore" a été ma planche de salut. J'ai commencé à comprendre que ce vide n'était pas une fin, mais un espace à habiter autrement. Un néant qu’on apprend à apprécier.

Le temps de redevenir soi
Alors, les réponses à “qui suis-je maintenant ?” se sont glissées dans des situations ordinaires, à partir de choses que je n'aurais jamais pensé raconter comme des étapes importantes d'une vie.
Un jeudi matin, je me suis assise avec mon thé près de la baie vitrée. Les jardiniers étaient en train de tondre la pelouse et de tailler les rosiers. Je les ai regardés travailler avec leurs gestes lents, précis, la pause qu'ils ont prise pour échanger quelques mots en riant. Je suis restée là, fascinée, pendant près d'une demi-heure.
Avant, je les aurais à peine remarqués, agacée peut-être par le bruit de la tondeuse. Ce matin-là, j'ai réalisé que c'était peut-être la première chose sensée que je faisais depuis des semaines : être là, simplement être là, observer le monde continuer d'exister indépendamment de mes décisions.
J'ai commencé à remarquer d'autres choses. Je pouvais lire un livre en entier sans culpabiliser. M'arrêter au milieu d'une promenade juste parce que le paysage était beau. Avoir une conversation sans être interrompue cinq fois. Toutes ces petites libertés que je n'avais jamais prises parce qu'elles ne servaient à rien ; elles ne servaient qu'à une chose : me faire exister autrement.
Les relations ont changé aussi. Avant, les rencontres se faisaient en coup de vent. Désormais, on s'assoit, on rit. On prend le temps.
Je fréquente aujourd'hui des personnes dont les univers n'ont rien à voir avec ceux que je côtoyais. Un développeur de 28 ans qui m'explique l'intelligence artificielle avec une patience infinie. "On accepte que ça ne marche pas du premier coup," me dit-il en parlant de son travail. Dans mon monde, l'erreur n'était pas permise. Une passionnée du marketing qui me parle de stratégies de marque avec passion "C'est presque du droit," dit-elle en riant, "sauf que je cherche à séduire, pas à condamner." Des gens plus jeunes qui me racontent leur vision du travail, si différente de la mienne. Des retraités qui ont vécu cette même transition et qui, eux, comprennent vraiment.
Pris séparément, ces changements paraissent anodins. Ensemble, ils dessinent une autre manière d'exister. Une vie moins tendue, moins codifiée, moins surveillée. Mais aussi, et c'est ce que je découvre chaque jour, une vie plus riche en textures, en nuances, en moments qui comptent vraiment.
C'est à ce moment-là que j'ai commencé à comprendre ce que le droit fait silencieusement. Il ne décrète rien. Il rogne des libertés sans jamais les nommer, vous donne une identité si puissante qu’elle finit par dévorer le reste comme les loisirs, les passions, les renoncements discrets qu’on ne remarque même pas. Ce droit vécu, celui dont on parle rarement parce qu’il paraît normal, on ne le mesure vraiment qu’au jour où il disparaît. C'est à ce moment que j’ai dû réapprendre à vivre.
Réapprendre. Le mot est juste. Parce qu'il ne s'agit pas simplement de découvrir de nouvelles choses, mais de retrouver des parts de soi qu'on avait enfouies. Cette femme qui aimait lire pour le plaisir, qui rêvait d'apprendre le piano, qui aurait voulu voyager sans agenda ; elle était là, quelque part, sous les années de dossiers et d'audiences.
On n'est pas seulement un métier, ou un statut, ou une fonction, même quand ils ont structuré nos journées pendant des années. On est une femme, un homme, un individu absolument IMPARFAIT, libre d'être ailleurs qu'au bureau. Je me répète : le temps n'est pas qu'une ressource à optimiser, mais c’est aussi un espace à habiter. Et il mérite parfois d'exister ailleurs que dans le travail.
Cette vérité, je ne l'ai vraiment comprise que le jour où j'ai commencé à dire simplement mon prénom sans m’identifier à mon titre ni à mon passé professionnel.
Et dans le silence qui suivait, au lieu de la panique habituelle, j'ai senti quelque chose qui ressemblait à de la liberté. Pas l'euphorie. Pas la certitude absolue. Juste cette possibilité fragile et neuve : celle de me réinventer, pas comme quelqu'un d'important aux yeux du monde, mais comme quelqu'un de vivant aux yeux de moi-même.
Aujourd'hui, quand on me demande ce que je fais, je réponds parfois : "J'apprends à vivre." Certains rient, pensant que je plaisante. D'autres hochent la tête, comme s'ils comprenaient. Et moi, je souris, parce que c'est la vérité la plus honnête que j'aie jamais dite.
J'apprends à vivre. Sans urgence, sans hiérarchie, sans avoir à justifier chaque instant. J'apprends à être cette femme que je n'ai jamais eu le temps d'être. Et c'est peut-être l'œuvre la plus importante que j'aurai jamais menée.

Écrire le droit là où les manuels s’arrêtent
C’est sans doute pour cette raison que j’ai commencé à écrire, parce qu’en prenant du recul, j’ai vu apparaître tout ce que le droit contenait sans jamais le dire et des individus qui finissent parfois par se confondre avec ce qu’ils font.
Partager ce que je sais, ce que j’ai vécu, ce que j’ai compris. Mettre des mots là où, souvent, il n’y en a pas. Écrire, pour moi, c’est une autre manière de l’exercer et de vivre le droit.
Ce blog s’adresse à celles et ceux qui s’intéressent au monde judiciaire, qu’ils y évoluent ou qu’ils s’en approchent avec curiosité. J’y parle de droit, bien sûr, mais surtout de ce qu’il implique réellement. Le regard que je porte est le mien. Il est parfois décalé, parfois inattendu, peut-être inconfortable. Il n’a pas vocation à expliquer ce qui est déjà écrit ni à répéter ce qui est su, mais à éclairer autrement.

Parce que comprendre le droit, c’est aussi comprendre ceux qui le font vivre.

Belle plume 😊 Un témoignage à la fois touchant et inspirant. Vos mots disent avec retenue ce que beaucoup ressentent sans parvenir à l’exprimer : l’engagement total peut parfois nous éloigner de nous-mêmes… et la redécouverte de soi devient alors essentielle
Merci pour ce riche partage 🙏. Des fois, on s'oublie car on a un rôle à jouer et une mission à mener. En tout cas, ça nous mène à une introspection